2026 Mi à sa fille.
Je n’ai jamais su si et comment ça s’était immiscé en moi / Ou si j’étais née avec / Mais je crois que ma mère a ouvert une brèche le jour où elle m’a raconté que quand elle était petite en Martinique, elle était sortie de son corps et qu’elle s’était promenée avec un colibri / J’avais à peu près ton âge quand elle m’a raconté ça / Je ne sais pas non plus si c’est d’avoir arpenté la maison familiale paternelle construite sur un cimetière mérovingien / Ou encore les revues scientifiques qui ont trainé dans les toilettes ou j’ai grandi / J’ai toujours hésité entre le mysticisme des uns et celui des autres / En vrai je ne suis pas sûre que ce soit moi qui ai hésité / En moi un réseau complexe dans lequel tu peux puiser / Même quand il se contredit, surtout quand il se contredit.
En moi l’odeur du faisan / l’œil vitreux sur la toile cirée de la table du sous-sol juste à côté de la cave / Le goût des morilles fraîchement coupées, les odeurs de terre / La poésie de la forêt dans les yeux mousseux de mon père / Sa patience délicate du jardin / Son subtil mélange de courage et sa peur de déranger l’ordre en son noyau / Opposition complexe, mouvante et émouvante / La curiosité du palais, des plantes, des mots, de l’ingénierie / Et de l’ailleurs, Je t’en mets un peu ?
Savoir qu’il y a toujours quelqu’un qui a moins, se souvenir qu’il y a déjà eu la guerre. Et qu’elle arrive vite. Connaître la résistance dans l’Histoire et la crasse dans l’histoire, en veux-tu ?
En moi aussi la méfiance de l’esprit petit-paysan, de son racisme cru et ignare / De son absence de curiosité / En moi la perspective de la lisière / La sensation d’’avoir été maintenue à la lisière. Et de l’avoir adoptée. D’avoir été exotisée.
En moi le sentiment
De se méfier toujours de toute appartenance / De comprendre ce que veut dire la fiction nationale dans sa chair. Apprendre à s’inventer ses propres repères / En moi encore le goût des mangues et des corossols / Des crabes et des lambis.
La sensation du sable noir volcanique qui brule les pieds et les yeux de cette femme poteau mitan intransigeante, contre lesquels je lutte, et qui te regardent parfois malgré moi, quand tu crains de ne plus être aimée / C’est aussi malgré tout une force inestimable mon amour. En veux-tu ?
De cette rage sourde, de cette implacable force. La résistance malgré les humiliations, la rugosité et le tranchant / La sécheresse comme de la morue mal dessalée / La force de se tenir debout malgré les eaux contraires / L’autorité dans le regard et dans le geste de la main, si tu veux je cherche.
Je l’ai désossé quelque part, mais pour toi je fais un effort / Je le ressors / Tu verras, c’est utile les jours de grand vent.
De ma mère je te donne le déracinement, la fragilité qui pleure devant les vitraux des cathédrales de Florence / L’aptitude à rire du néant, de l’absurde et de soi, même en montrant les dents / L’intelligence de l’adaptation / L’humour et le mépris qui dévisse l’insulte / Les callosités de l’amour qu’un regard effondre / L’exigence pesante, chargée de foi et de peur / La fierté qui reste collée au palais / Sers-toi, prends ce dont tu as besoin
Vole, pille, jette, tord, renouvelle et reformule
C’est à toi
Creuse ton sillon.
Je suis un Bousier Sacré, mon amour